Le paradis

Une pluie légère a arrosé le village ce matin et, avec le lever du soleil, des gouttelettes irisées sur une toile d’araignée à la fenêtre sont pareilles à l’œuvre d’un grand artiste. Denise se laisse happer par cette beauté subreptice et se met à rêver d’un paradis… Au loin, la vue en contrebas de la colline est sublime. De gros nuages se coursent sur les flancs ouest, rasant la crête des hauts arbres. Leur évanescence est pareille aux bonnes nouvelles. De temps en temps, un aboiement de chien vient couper le silence. Denise semble émerger d’un autre monde. Elle jette un regard absent autour d’elle et essaie de bouger. Mais elle a mal. Très mal. Ses affaires sont maculées de sang. Denise essaie de se souvenir. Elle éclate en sanglots. Elle pleure et elle ne sait même pas pourquoi. Comme si son existence dans ce paradis était déjà un supplice. Et si c’était cela le paradis ?Depuis trois ans, Denise vit un rêve. Un rêve de paradis dans un paradis de rêve ! Un soir, des miliciens étaient venus enlever des femmes. Elles étaient quatre. En brousse, elles avaient été abusées, violées, torturées. Sa voisine Djima avait succombé à ses blessures. Les miliciens avaient forcé son fils Songo à lui couper le sein au couteau. Songo devait, par ce rituel, devenir un homme et intégrer la milice. Il pourrait ainsi devenir un tueur, un voleur et un violeur, du haut de ses neuf ans. Songo s’était appliqué à la tâche et a tiré un plaisir démoniaque du supplice de sa mère. Avec son vagin perforé, la torture et l’arrachage du sein, elle avait atteint le maximum de souffrance alloué au paradis. Elle avait succombé. Les deux autres femmes ne sont pas revenues au village et personne ne sait ce qu’elles sont devenues. Denise a eu la vie sauve à cause de sa fille Marie qu’elle allaitait. Marie avait huit mois. Et Denise était déjà persuadée qu’elle allait devenir esclave sexuelle des miliciens. Car elle sait que tant qu’il y aura des minerais au paradis, les souffrances avaient encore de beaux jours devant eux. Denise a conscience que les minerais faisaient le paradis, ses joies, ses souffrances. « Pourquoi, bon Dieu ? » Pendant qu’elle émergeait de son rêve, elle entendit la voix des miliciens, leurs vociférations cannibales. Le temps de réaliser, ils déposèrent dans la cour la petite Marie, dans le froid de la pluie de ce matin. Ne pouvant se lever pour secourir sa fille, Denise pleure, pleure, pleure. Mais une mère est un dieu ! Elle réussit à ramper jusqu’à la petite qu’elle ramassa et langea de son pagne maculé. Marie a servi aux délices du paradis. Les miliciens l’avaient violée. Marie avaient des lésions indescriptibles, une destruction du périnée suite au viol. Denise pleure, pleure, mais aucune larme ne vient. Elle est amère, elle est fatale, elle est défaite, et elle regarde s’éteindre sa fille. Les gens du village avaient fui en brousse pour se protéger. Et elle ne peut même pas s’occuper de sa fille. Et son mari qui l’avait abandonnée depuis son viol.Denise sait que son existence, son insignifiante existence au paradis permet aux milices, à leurs chefs, aux sociétés et aux pays de gagner de l’argent. Sa souffrance est la dime des minerais que contient la terre qui la porte. Une bénédiction divine. Car Dieu est toujours du côté des plus forts, des plus riches… Et Denise n’a plus le courage et la force de lever les yeux vers le ciel pour dire « merci Seigneur, tes œuvres sont bonnes »Un oiseau siffle. C’est l’oraison funèbre de Marie. Et Denise l’enterre dans ses propres bras douillets…

Le 7 janvier 2020

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